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Auteur/autrice : olivtrator

The Imitation Game

Résumé :

The Imitation Game raconte l’histoire vraie d’Alan Turing, mathématicien et cryptologue britannique de génie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint une équipe secrète chargée de percer le code Enigma, utilisé par les nazis pour crypter leurs communications. Turing conçoit une machine révolutionnaire, ancêtre de l’ordinateur moderne, qui permet aux Alliés de décrypter les messages allemands et de raccourcir la guerre de plusieurs années. Le film explore également sa vie personnelle, notamment son homosexualité, alors illégale au Royaume-Uni, et les persécutions qu’il a subies après la guerre.

Intérêt historique :

Le film met en lumière le rôle crucial de Turing et de son équipe dans le décryptage d’Enigma, un exploit qui a sauvé des millions de vies et changé le cours de la guerre. La machine de Turing, appelée « Bombe », est considérée comme l’un des premiers ordinateurs, posant les bases de l’informatique moderne.

Avis :

The Imitation Game est un film captivant, porté par une performance exceptionnelle de Benedict Cumberbatch, qui incarne avec justesse la complexité et la vulnérabilité d’Alan Turing. Le scénario alterne habilement entre suspense historique, drame personnel et réflexion sur l’intolérance sociale. La réalisation de Morten Tyldum est soignée, et la bande originale renforce l’émotion du récit.

Un pont trop loin (A Bridge Too Far)

Résumé :

Le film raconte l’opération Market Garden en septembre 1944, la tentative alliée d’ouvrir une route vers l’Allemagne en capturant des ponts aux Pays-Bas. L’opération se solda par un échec coûteux.

Intérêt historique :

Basé sur le livre de Cornelius Ryan, ce film montre avec fidélité une des grandes erreurs stratégiques de la guerre. Les scènes de bataille sont impressionnantes et le casting prestigieux ajoute à la puissance dramatique.

Avis :

Une fresque monumentale, parfois jugée trop longue, mais essentielle pour comprendre cet épisode méconnu de la guerre.

La Ligne rouge (The Thin Red Line)

Résumé :

Adapté du roman de James Jones, le film suit une compagnie américaine lors de la bataille de Guadalcanal en 1942-1943. Loin du spectaculaire, Malick s’attarde sur la psychologie des soldats, leur rapport à la nature et à la mort.

Intérêt historique :

Contrairement à d’autres films centrés sur l’action, La Ligne rouge privilégie la réflexion existentielle. Il offre une vision plus contemplative du conflit du Pacifique, tout en montrant la brutalité des combats.

Avis :

Un film unique dans le genre, poétique et tragique, qui divise mais marque profondément ceux qui l’ont vu.

Dunkerque

Résumé :

Le film raconte l’évacuation de plus de 300 000 soldats alliés pris au piège sur les plages de Dunkerque en mai 1940. Nolan choisit une narration originale en trois temporalités : la terre (1 semaine), la mer (1 jour) et les airs (1 heure).

Intérêt historique :

Plus qu’un film de guerre classique, Dunkerque est une expérience sensorielle, plongeant le spectateur dans l’angoisse de l’attente, le bruit des bombardements et l’urgence de la survie. Bien qu’il ne développe pas le contexte politique, il illustre parfaitement la détresse et le courage des soldats.

Avis :

Une œuvre immersive, à la fois spectaculaire et minimaliste, qui montre la guerre sous l’angle de la survie plutôt que de la stratégie.

Stalingrad (Enemy at the Gates)

Résumé :

Le film raconte la terrible bataille de Stalingrad à travers le duel entre Vassili Zaïtsev, sniper soviétique, et un tireur d’élite allemand. Entre propagande, survie et romance, le film plonge le spectateur au cœur d’un affrontement décisif de la guerre, dans une ville ravagée par la destruction et la famine.

Intérêt historique :

Inspiré d’un personnage réel, le film met en lumière la bataille de Stalingrad, moment charnière du conflit qui a marqué le basculement de la guerre à l’Est. Même si certaines libertés sont prises avec la réalité, il illustre bien la brutalité de l’affrontement et l’importance psychologique de la propagande.

Avis :

Un film spectaculaire et prenant, qui réussit à transmettre l’intensité dramatique de la bataille. Moins fidèle à l’Histoire dans le détail, mais efficace pour comprendre l’ampleur et l’horreur de Stalingrad.

Le Dictateur

Résumé :

Réalisé en pleine montée des tensions mondiales, Le Dictateur est une satire féroce du nazisme. Chaplin y incarne deux personnages : un barbier juif victime des persécutions et Hynkel, dictateur mégalomane directement inspiré d’Hitler. Le film mélange burlesque, ironie et critique politique, jusqu’à son célèbre discours final, appel vibrant à la fraternité et à la liberté.

Intérêt historique :

Sorti avant l’entrée en guerre des États-Unis, le film fut l’une des premières grandes dénonciations du régime nazi à Hollywood. Par son audace, il a contribué à éveiller les consciences et demeure un témoignage exceptionnel du pouvoir du cinéma engagé.

Avis :

Un chef-d’œuvre intemporel, drôle et poignant à la fois. Le contraste entre la comédie burlesque et la gravité du sujet en fait une œuvre unique, toujours d’actualité dans son message humaniste.

Le Jour le plus long (The Longest Day)

Résumé :

Superproduction en noir et blanc retraçant le Débarquement du 6 juin 1944, de la préparation à l’assaut en Normandie. Le film adopte un style quasi-documentaire et multiplie les points de vue : Américains, Britanniques, Français de la Résistance et Allemands.

Intérêt historique :

Réalisé moins de 20 ans après les faits, le film reste une référence par son ampleur et son souci de réalisme, malgré quelques simplifications. Il s’appuie sur l’ouvrage de Cornelius Ryan. Sa distribution impressionnante et son tournage en décors réels ont marqué le cinéma de guerre.

Avis :

Un classique indémodable, à voir pour comprendre comment le cinéma a contribué à fixer l’imaginaire du Débarquement.

Il faut sauver Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan)

Résumé :

Le film débute avec l’un des débarquements les plus réalistes jamais filmés, sur la plage d’Omaha le 6 juin 1944. Après ce moment de chaos et de violence extrême, le capitaine Miller (Tom Hanks) reçoit pour mission de retrouver et rapatrier le soldat James Francis Ryan, dont les trois frères sont morts au combat. L’escouade envoyée à sa recherche traverse une France encore en guerre, mettant en avant les dilemmes moraux et les sacrifices humains de la guerre.

Intérêt historique :

Le film est mondialement reconnu pour sa reconstitution extrêmement réaliste du débarquement en Normandie et des combats d’infanterie. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, il offre un aperçu immersif de la brutalité des combats et de la psychologie des soldats. Spielberg a marqué une rupture dans le cinéma de guerre en alliant spectacle et mémoire historique.

Avis :

Un incontournable, tant pour son intensité que pour sa portée mémorielle. Certains détails sont romancés, mais l’impact visuel et émotionnel reste unique.

La Chute

Résumé :

Inspiré du livre de Joachim Fest et des mémoires de Traudl Junge (secrétaire d’Hitler), La Chute plonge dans les derniers jours du Troisième Reich. Le film se déroule principalement dans le bunker de Berlin au printemps 1945, alors que l’Armée rouge encercle la capitale. On y voit Hitler sombrer dans la folie, coupé du réel, et son entourage s’effondrer dans le chaos.

Intérêt historique :

Ce film est l’un des plus marquants sur la fin du régime nazi. La performance de Bruno Ganz dans le rôle d’Hitler est devenue une référence. L’œuvre montre de l’intérieur la désagrégation du pouvoir, les rivalités et le désespoir dans un Berlin en ruines. Elle suscite aussi des débats : humaniser les figures nazies (les montrer dans leur quotidien) pose des questions éthiques, mais permet de mieux comprendre la mécanique d’un régime en fin de course.

Avis :

Un film intense, oppressant, et historiquement précieux. Il donne une vision glaçante de la chute du Reich et de l’aveuglement de ses dirigeants, en contraste avec la souffrance de la population berlinoise.

La naissance de la bombe atomique

LES DOSSIERS

La naissance de la bombe atomique

Un frisson dans le monde scientifique

1939. En Europe, la guerre s’apprête à éclater, mais dans les laboratoires de Berlin et de Rome, un autre bouleversement est en cours. Deux chimistes allemands, Otto Hahn et Fritz Strassmann, viennent de réaliser une expérience inattendue : en bombardant de l’uranium avec des neutrons, ils obtiennent… du baryum, un élément bien plus léger. L’uranium s’est scindé en deux — un phénomène baptisé « fission nucléaire » par Lise Meitner et Otto Frisch, réfugiés hors d’Allemagne nazie.

    Ce n’est pas seulement une découverte scientifique : c’est un séisme. La fission libère une énergie prodigieuse. Dans un article théorique, on évoque la possibilité d’une « réaction en chaîne » capable de libérer l’énergie équivalente à des milliers de tonnes de TNT.

    Très vite, l’ombre d’Hitler plane sur cette découverte. En Allemagne, des scientifiques comme Werner Heisenberg et Kurt Diebner se penchent sur la question. En Europe et aux États-Unis, l’inquiétude monte : et si le régime nazi, avec ses moyens industriels, parvenait à fabriquer une telle arme avant les Alliés ?

    C’est dans ce contexte que, durant l’été 1939, deux éminents physiciens réfugiés aux États-Unis, Leó Szilárd et Eugene Wigner, convainquent Albert Einstein de signer une lettre à l’attention du président Franklin D. Roosevelt. Le document, connu sous le nom de « lettre Einstein-Szilárd », alerte sur le danger potentiel et suggère que les États-Unis s’emparent rapidement du sujet. Le 11 octobre 1939, la lettre est présentée à Roosevelt. Celui-ci se montre d’abord prudent, mais décide de créer un comité chargé d’examiner la faisabilité d’un programme nucléaire. La course vient de commencer.

    Pendant deux ans, le projet reste embryonnaire, freiné par le manque de coordination et la complexité technique. Mais en 1941, alors que la guerre s’étend au Pacifique et que les États-Unis se rapprochent d’une entrée en guerre, la menace allemande convainc Washington de passer à la vitesse supérieure. En août 1942, le « Manhattan Engineer District » est officiellement créé, sous la direction du général Leslie Groves. C’est la naissance du Projet Manhattan.

    La lettre

    La lettre « Einstein-Szilárd » adressée à Roosevelt

    Le Projet Manhattan

    Groves choisit un scientifique à la réputation brillante mais au tempérament imprévisible, Robert Oppenheimer, pour diriger le laboratoire central qui sera construit à Los Alamos, au Nouveau-Mexique. Autour d’Oppenheimer, un rassemblement inédit de talents venus de toute la planète se met en place : Niels Bohr, Enrico Fermi, Richard Feynman, Hans Bethe, Edward Teller… La plupart sont des réfugiés ayant fui les régimes fascistes, et tous savent que le temps presse.

    Robert Oppenheimer (au centre avec le chapeau) et une partie de son équipe

    Robert Oppenheimer (au centre avec le chapeau) et une partie de son équipe

    Le défi est immense. L’arme rêvée nécessite une réaction en chaîne incontrôlable, ce qui demande une masse critique d’un isotope fissile rare : l’uranium-235 ou le plutonium-239. Or, ces matériaux sont extraordinairement difficiles à produire. À Oak Ridge, dans le Tennessee, d’immenses usines utilisent la diffusion gazeuse et la séparation électromagnétique pour enrichir l’uranium. À Hanford, dans l’État de Washington, de gigantesques réacteurs produisent du plutonium. Les chiffres donnent le vertige : le projet mobilise plus de 125 000 personnes, dont la plupart ignorent la finalité exacte de leur travail.

    En Allemagne, de son côté, le programme nucléaire — surnommé plus tard par les historiens « l’uraniumverein » — stagne. Les scientifiques nazis se heurtent à un manque de moyens, de matières premières et à l’absence de volonté politique forte. Hitler, sceptique, préfère investir dans les armes conventionnelles et les fusées V2. Les Alliés l’ignorent encore, et continuent de craindre que l’Allemagne soit sur le point de réussir.

    À Los Alamos, la recherche avance à marche forcée. Deux concepts d’armes sont développés : une bombe à l’uranium enrichi, baptisée « Little Boy », et une bombe au plutonium, « Fat Man ». Pour l’uranium, le principe d’assemblage par canon (tirer deux morceaux d’uranium l’un contre l’autre) semble sûr et ne nécessite pas d’essai préalable. Pour le plutonium, en revanche, la technique est bien plus complexe : le plutonium produit à Hanford contient des impuretés qui risquent de provoquer une prédétonation. Les scientifiques inventent alors un système d’implosion, dans lequel des explosifs parfaitement synchronisés compriment le noyau de plutonium jusqu’à atteindre la masse critique. Ce mécanisme nécessite des calculs d’une précision extrême et une mise au point qui frôle parfois le désastre.

    En mai 1945, l’Allemagne capitule. Les Alliés découvrent avec soulagement que les recherches nazies étaient loin de l’achèvement. Mais la guerre contre le Japon continue, et le Projet Manhattan, désormais mûr, se tourne vers un nouvel objectif : forcer Tokyo à capituler sans invasion terrestre.

    Le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique, le premier essai nucléaire de l’histoire — nom de code Trinity — illumine la nuit d’un éclat aveuglant. Oppenheimer murmure : « Maintenant, je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. » La puissance dégagée dépasse toutes les estimations.

    Trinity, l'explosion de la toute première bombe atomique de l'Histoire

    Trinity, l’explosion de la toute première bombe atomique de l’Histoire

    Les craintes d’une réaction en chaîne qui embraserait l’atmosphère

    Au début du Projet Manhattan, dans les laboratoires de Los Alamos et dans les bureaux des théoriciens, un murmure inquiétant circulait. La fission nucléaire était un domaine si nouveau que même les physiciens les plus brillants n’avaient pas encore une vision claire de tous ses effets.

    En 1942, lors des premières discussions sur la faisabilité d’une bombe, Edward Teller — futur « père » de la bombe H — souleva une question qui fit frissonner ses collègues : l’explosion pourrait-elle libérer tellement d’énergie que l’azote de l’air ou l’hydrogène de l’eau subiraient eux aussi une réaction en chaîne ? En d’autres termes, et si, en déclenchant la bombe, on mettait le feu à l’atmosphère ou aux océans… provoquant la fin de toute vie sur Terre ?

    La question n’était pas de la pure science-fiction. Les équations sur la température atteinte au cœur de l’explosion suggéraient que les conditions pourraient être comparables à celles qui règnent au centre du Soleil. Dans un tel scénario, des réactions de fusion incontrôlées pourraient théoriquement s’auto-entretenir.

    Oppenheimer, inquiet, demanda à Hans Bethe d’examiner sérieusement la question. Après plusieurs semaines de calculs complexes, Bethe conclut que la probabilité d’un tel cataclysme était nulle… ou presque. Ce « presque » — infinitésimal, mais existant — ne fit pas disparaître complètement le malaise.

    Le 16 juillet 1945, au moment du test Trinity, certains sur le site avaient encore cette idée en tête. George Kistiakowsky, expert en explosifs, plaisanta à demi : « Eh bien, si l’atmosphère prend feu, au moins nous ne saurons pas que nous nous sommes trompés… » Mais lorsque la boule de feu s’éleva dans le ciel et se dissipa sans embraser le monde, un soupir de soulagement parcourut le désert du Nouveau-Mexique.

    • Little Boy, destinée à Hiroshima

      Little Boy, destinée à Hiroshima

    • Fat Man, qui tombera sur Nagasaki

      Fat Man, qui tombera sur Nagasaki

    La première bombe : Little Boy

    Trois semaines après le succès de Trinity, le 6 août 1945, le bombardier Enola Gay décolle de l’île de Tinian. À son bord, la bombe « Little Boy ». À 8h15, la charge explose à 600 mètres au-dessus d’Hiroshima, grand port et centre logistique vital, abritant des dépôts de munitions, une base militaire et un nœud ferroviaire stratégique. L’onde de choc, la chaleur et les radiations anéantissent au moins 70% de la ville en quelques secondes. On estime qu’environ 70 000 à 80 000 personnes meurent instantanément, et des dizaines de milliers succomberont dans les semaines suivantes.

    Pourtant, au sommet de l’État japonais, la réaction n’est pas immédiate. Les autorités sont d’abord dans l’incertitude : les communications sont coupées, les rapports fragmentaires. On pense à un bombardement conventionnel massif. Ce n’est que dans l’après-midi que Tokyo comprend qu’une arme d’un genre nouveau a été utilisée. Le gouvernement est divisé : certains, comme le ministre des Affaires étrangères Shigenori Tōgō, estiment que c’est la preuve qu’il faut capituler au plus vite. D’autres, surtout au sein de l’armée, veulent continuer la guerre, espérant infliger assez de pertes aux Américains pour obtenir des conditions plus favorables.

    Hiroshima, après l'explosion de la bombe atomique

    Hiroshima, après l’explosion de la bombe atomique

    La seconde bombe : Fat Man

    Les américains vont alors lancer une autre bombe pour forcer le Japon à se rendre. Nagasaki n’était d’ailleurs pas le premier choix pour la seconde bombe. Initialement, la cible prévue était Kokura, importante cité industrielle avec une grande usine d’armement. Mais le 9 août 1945, lorsque le bombardier B-29 Bockscar arrive au-dessus de Kokura, la ville est couverte de nuages et de fumée provenant d’un bombardement récent. Après trois survols infructueux, l’équipage se rabat sur l’objectif secondaire : Nagasaki, autre centre industriel majeur, notamment pour la construction navale et les usines d’armement Mitsubishi. A 11h02, la seconde bombe, « Fat Man », explose sur la ville, faisant environ 40 000 morts instantanés.

    Mais ce jour-là, il se passe un autre événement décisif : l’URSS déclare la guerre au Japon et envahit la Mandchourie. Pour les stratèges japonais, c’est un coup fatal : ils avaient encore un espoir de négocier via Moscou, qui était restée neutre jusque-là. Cet espoir disparaît.

    Le 10 août, l’empereur Hirohito intervient personnellement pour la première fois dans le processus politique, en faveur de la capitulation. Il s’adresse au Conseil suprême pour la conduite de la guerre et tranche en faveur d’un arrêt des combats, même si cela signifie accepter la Déclaration de Potsdam.
    Après quelques tergiversations (notamment à cause d’un coup d’État manqué de militaires opposés à la reddition), l’annonce officielle est faite à la radio le 15 août 1945. L’empereur annonce la capitulation du Japon, évoquant « une arme nouvelle et des plus cruelles ». Le monde vient d’entrer dans l’ère nucléaire.

    Les conséquences sont vertigineuses. Le secret du Projet Manhattan se fissure rapidement, et l’Union soviétique, grâce à ses espions infiltrés, met au point sa propre bombe en 1949. La bombe atomique, née dans la crainte d’Hitler, devient l’instrument central d’une nouvelle confrontation : la guerre froide.

    Nagasaki, 15 minutes après l'explosion de la bombe. Le champignon atomique est encore présent.

    Nagasaki, 15 minutes après l’explosion de la bombe. Le champignon atomique est encore présent.

    Pourquoi utiliser la bombe ? La polémique historique

    L’histoire officielle, longtemps enseignée aux États-Unis, justifie l’utilisation de la bombe atomique par la volonté de mettre fin rapidement à la guerre et d’éviter l’effusion massive de sang qu’aurait causée une invasion du Japon. Le plan d’invasion, nom de code Operation Downfall, prévoyait des débarquements sur les îles principales, en commençant par Kyushu à l’automne 1945. Les estimations américaines, basées sur les combats acharnés d’Iwo Jima et Okinawa, parlaient de 250 000 à 500 000 soldats américains morts… et de plusieurs millions de morts japonais, civils et militaires confondus.

    Dans cette logique, Hiroshima et Nagasaki apparaissaient comme un sacrifice terrible mais « moindre » par rapport à l’hécatombe prévue. Le président Truman, dans ses discours, affirma qu’il n’avait pas hésité : utiliser la bombe permettait de sauver des vies — américaines comme japonaises — et de mettre fin à la guerre en quelques jours.

    Mais dès les années 1950 une autre interprétation a émergé. Plusieurs historiens, dont Gar Alperovitz, ont soutenu que le Japon, déjà exsangue, était prêt à capituler. Les bombardements massifs, le blocus naval, et surtout l’entrée en guerre imminente de l’Union soviétique contre Tokyo rendaient la défaite inévitable. Dans cette vision, la bombe n’aurait pas été strictement nécessaire d’un point de vue militaire.

    Pourquoi alors l’avoir utilisée ? Selon cette thèse, la décision américaine visait aussi — voire surtout — à envoyer un message à Joseph Staline. La démonstration de la puissance nucléaire, faite sur des villes japonaises, marquait l’ouverture d’une nouvelle ère : celle où les États-Unis possédaient une arme apocalyptique que l’URSS ne pouvait pas encore égaler. Dans ce contexte, Hiroshima et Nagasaki deviennent non seulement les derniers actes de la Seconde Guerre mondiale… mais aussi les premiers de la guerre froide.

    Les documents de Potsdam, où Truman, Churchill et Staline s’étaient rencontrés en juillet 1945, montrent que le président américain avait déjà été informé via un message crypté — nom de code « Baby is born » — du succès de Trinity. Il sait désormais que les États-Unis disposent d’une arme d’une puissance inouïe. Dans les jours qui suivent, Truman décide d’informer Staline… mais de manière très vague. Selon les témoignages américains, la scène se déroule le 24 juillet, à la fin d’une session plénière. Truman s’approche de Staline et, d’un ton détaché, lui glisse quelque chose comme : « Nous avons mis au point une nouvelle arme d’une puissance exceptionnelle. »

    Staline et Truman à Potsdam - Juillet 1945

    Staline et Truman à Potsdam – Juillet 1945

    Il ne parle ni de bombe atomique, ni de détails techniques, laissant volontairement l’information floue. Truman veut sans doute jauger la réaction du dirigeant soviétique et lui faire comprendre, subtilement, que l’Amérique possède désormais un atout stratégique colossal. Selon le secrétaire d’État James Byrnes, Staline ne manifeste aucune surprise. Il répond calmement : « Je suis heureux de l’apprendre. J’espère que vous en ferez bon usage contre le Japon. » Truman est persuadé que Staline n’a pas compris la portée de l’information. En réalité, grâce à l’espionnage soviétique au sein même du Projet Manhattan (notamment via Klaus Fuchs et d’autres informateurs), Staline est parfaitement au courant du programme américain depuis des mois. Sa réaction maîtrisée est probablement calculée : ne pas donner à Truman la satisfaction de le voir impressionné.

    Une guerre,

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    Les « funnies Hobart’s »

    LES DOSSIERS

    Les « funnies Hobart’s »

    Au printemps 1943, alors que les Alliés préparent déjà l’invasion de l’Europe occupée, l’armée britannique se heurte à un problème colossal : comment franchir les plages fortifiées par le mur de l’Atlantique, hérissées de mines, de pièges antichars et protégées par un réseau de bunkers en béton presque imprenables ? Les généraux savent qu’un assaut frontal, même soutenu par une puissance de feu massive, se solderait par un bain de sang comparable à la Somme ou à Gallipoli. Il faut trouver une solution, et vite.

    C’est alors qu’entre en scène un personnage que beaucoup de ses pairs considèrent à l’époque comme farfelu… Percy Cleghorn Stanley Hobart, surnommé “Hobo”. Né en 1885, officier de carrière, passionné de blindés depuis la Première Guerre mondiale, Hobart a la réputation d’être à la fois brillant, obstiné et… un brin fantasque ! Ses idées ne plaisent pas toujours à la hiérarchie : trop novatrices, trop décalées. En 1940, il est même mis à la retraite anticipée, envoyé dans la Home Guard — l’équivalent britannique de la défense territoriale — où il commande… des volontaires armés de vieux fusils. Mais Winston Churchill, qui aime les esprits rebelles, le repère. Il sait qu’Hobart est l’homme idéal pour résoudre un problème apparemment insoluble : inventer des engins capables de rendre possible un débarquement sous le feu ennemi.

    Churchill le rappelle – allant contre l’avis de nombreux militaires – le promeut général et lui confie la 79e Division blindée.

    « Nous sommes actuellement en guerre, nous nous battons pour notre survie, et nous ne pouvons pas nous permettre de limiter les nominations dans l’armée à des officiers qui n’ont suscité aucun commentaire hostile au cours de leur carrière. La liste des qualités et des défauts du général Hobart pourrait presque être attribuée à n’importe lequel des grands commandants de l’histoire britannique…

    C’est le moment de faire appel à des hommes de force et de vision, et de ne pas se limiter exclusivement à ceux qui sont jugés tout à fait sûrs selon les normes conventionnelles. »

    Winston Churchill au chef d’état-major impérial, le 19 octobre 1940

    Cette unité ne combattra pas comme les autres : elle servira de laboratoire pour les idées les plus folles. Les chars qui en sortiront seront surnommés par les Américains — mi-amusés, mi-incrédules — les “Hobart’s Funnies”, littéralement “les drôles d’engins de Hobart”.

    L’étrange ménagerie mécanique de Hobart

    Hobart et ses ingénieurs partent d’un constat simple : un char standard ne survivra pas longtemps sur une plage truffée de mines et bardée de pièges. Il faut adapter la machine à l’obstacle. De là naissent une série d’engins qui ressemblent parfois à des bricolages d’atelier de fortune, mais qui sont en réalité des concentrés d’ingénierie.

    Le “Crab”, ou char fléaux, est l’un des plus célèbres : un char Sherman équipé à l’avant d’un énorme tambour rotatif hérissé de chaînes métalliques. Sa fonction : battre le sable et la terre devant lui pour faire exploser les mines à distance de sécurité. C’est bruyant, spectaculaire, mais terriblement efficace. Sans lui, les fantassins auraient dû progresser à découvert en sondant le sol à la baïonnette, sous le feu ennemi.

    Le “Churchill AVRE” (Armoured Vehicle Royal Engineers) est encore plus radical. Sur le châssis du lourd char Churchill, on installe un mortier de 230 mm surnommé “petard”. Il tire un projectile de 18kg rempli d’explosif, le “flying dustbin” (poubelle volante), capable de pulvériser une casemate en béton d’un seul coup. Le Churchill AVRE pouvait aussi transporter des fascines — de gros fagots de bois — pour combler des fossés, ou dérouler un tapis métallique (le char bobine) pour permettre aux véhicules de passer sur le sable mou ou la vase sans s’embourber.

    Le “Crocodile”, ou char lance-flammes, est variante encore plus intimidante du Churchill. Il emporte une remorque blindée de 6,5 tonnes remplie de 1800 litres carburant, et à la place de son mitrailleur de caisse, il dispose d’un lance-flammes d’une portée de plus de 100 mètres. Contre les bunkers et les tranchées, c’était une arme psychologique autant que physique : beaucoup de garnisons se sont rendues dès qu’elles ont vu approcher le Crocodile. 800 exemplaires furent construits au total.

    Le “DD Tank” (Duplex Drive), quant à lui, sortirai presque d’un film de James Bond. C’est un char Sherman amphibie, capable de flotter grâce à une jupe imperméable en caoutchouc abaissable et de se mouvoir au moyen de deux hélices jusqu’à la terre ferme après avoir été lancé d’une barge de débarquement au large de la plage, surprenant l’ennemi qui ne s’attendait pas à voir surgir des blindés directement depuis la mer. À Omaha Beach, presque tous les chars lancés en mer ont été perdus, contribuant au taux élevé de pertes et ralentissant les progrès sur cette plage.

    L’ARK ou ARC (Armoured Ramp Karrier ou Armoured Ramp Carrier) était un char Churchill sans tourelle avec des rampes extensibles à chaque extrémité. Il fut créé pour permettre le passage d’obstacles en se déployant pour former un pont. Les autres véhicules pouvaient ainsi lui rouler dessus.

    Et il y en avait encore : des bulldozers blindés pour dégager les obstacles, des “flail tanks” pour creuser des chemins dans les champs de mines,… Hobart encourage toutes les idées, aussi étranges soient-elles, à condition qu’elles répondent à un problème concret du futur débarquement.

    • Le “Crab”, ou char fléaux

      Le “Crab”, ou char fléaux

    • Le “Churchill AVRE”

      Le “Churchill AVRE”

    • Le “Crocodile”, ou char lance-flammes

      Le “Crocodile”, ou char lance-flammes

    • Le “DD Tank” (Duplex Drive)

      Le “DD Tank” (Duplex Drive)

    • L’ARK ou ARC

      L’ARK ou ARC

    • Le char bobine

      Le char bobine

    Leur rôle décisif le 6 juin 1944

    Le matin du 6 juin 1944, sur les plages d’Omaha, Gold, Juno et Sword, les Hobart’s Funnies entrent en action. Les Canadiens et les Britanniques en bénéficient pleinement, ce qui explique en partie pourquoi leurs têtes de pont progressent plus rapidement que sur Omaha Beach, où les Américains, méfiants face à ces engins “loufoques”, ont choisi de ne pas en déployer à grande échelle.

    Sur Gold Beach, les Crabs déminent en quelques minutes des zones qui auraient été mortelles à traverser. Les AVRE pulvérisent des bunkers qui bloquaient l’avance. Les bobbins déroulent leurs tapis pour que les véhicules ne s’enlisent pas dans les zones molles.

    À Juno, les Crocodiles sont employés contre des positions fortifiées qui résistaient encore malgré les bombardements aériens et navals. Leur effet est immédiat : les défenseurs sortent en agitant des chiffons blancs.

    Les “DD Tanks”, eux, impressionnent particulièrement : sur Sword Beach, ils arrivent par la mer, roulant presque jusqu’à la rive, offrant une couverture blindée aux fantassins encore en train de se battre pour sortir de l’eau.

    Eisenhower lui-même saluera dans son rapport sur le débarquement le rôle décisif joué par les engins du Général Hobart. Voici un extrait du rapport :

    « Outre le facteur de surprise tactique, les pertes relativement faibles que nous avons subies sur toutes les plages, à l’exception d’OMAHA, sont en grande partie dues au succès des nouveaux dispositifs mécaniques que nous avons utilisés et à l’effet moral et matériel stupéfiant de la masse de blindés débarqués dans les premières vagues de l’assaut. Il est douteux que les forces d’assaut auraient pu s’imposer fermement sans l’aide de ces armes. »

    General Eisenhower, cité dans : B. H. Liddell Hart, The Tanks

    L’héritage de Hobart

    L’impact des Hobart’s Funnies est clair : ils ont sauvé des milliers de vies alliées le Jour J. Les obstacles du mur de l’Atlantique avaient été conçus pour ralentir l’ennemi, le clouer sur la plage, et permettre aux réserves allemandes d’arriver pour le repousser à la mer. Les engins de Hobart ont brisé ce plan, à tel point qu’ils seront réutilisés pour le débarquement de Provence le 15 août 1945.

    Après la guerre, certains de ces concepts ont continué d’influencer le génie militaire : chars lanceurs de ponts, bulldozers blindés, véhicules de déminage… Tous trouvent leurs racines dans les idées de Hobart et dans sa capacité à transformer des problèmes insolubles en solutions mécaniques audacieuses.

    Le général Percy Hobart

    Le général Percy Hobart

    Quant au général Hobart, il n’a jamais cherché la gloire personnelle. Il sera distingué par la médaille militaire américaine Legion of Merit et fait Sir par la couronne britannique. Jusqu’à sa mort, en 1957, il resta un homme passionné, persuadé que l’innovation est l’outil le plus puissant du soldat moderne. Ironie du sort, ses engins les plus excentriques ont fini par être reconnus comme des chefs-d’œuvre d’ingénierie militaire. Ce qui, pour un homme que ses pairs jugeaient “trop original” quelques années plus tôt, est une victoire à sa manière.

    Une guerre,

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    Les derniers jours de Hitler

    LES DOSSIERS

    Les derniers jours de Hitler

    À la mi-avril 1945 la situation militaire allemande est catastrophique : l’Armée rouge a lancé la bataille de Berlin et encercle la capitale. Depuis le début mois, Hitler à installé son bureau dans son Führerbunker sous la chancellerie ; une partie de l’appareil d’État est encore présente (Bormann, Goebbels), mais les communications et l’autorité centrale se délitent de plus en plus. Les jours qui suivent sont une succession d’espoirs illusoires, d’ordres irréalistes, de trahisons et d’effondrement moral.

    « L’anniversaire », ou le dernier contact avec le monde extérieur

    Le 20 avril 1945, Adolf Hitler touche le crépuscule de son règne. La guerre est perdue, et Berlin croule sous les obus soviétiques. Ce jour-là est pourtant marqué par un simulacre d’anniversaire. Dans la nuit, des membres de son entourage — Wilhelm Burgdorf, Hermann Fegelein, Otto Günsche, Walter Hewel, Julius Schaub, Heinz Lorenz — se pressent à l’entrée de son bureau. Ce n’est qu’à la demande d’Eva Braun qu’Hitler accepte d’échanger quelques mots avec ses visiteurs. Il apparaît fatigué, et salue les présents d’un geste mécanique. Plus tard dans la journée, il remonte en surface pour une cérémonie lunaire : dans les ruines du jardin de la Chancellerie, il remet la Croix de fer à environ 20 adolescents de la Hitlerjugend, âgés de 12 à 15 ans, chargés de la défense de Berlin. Une caméra est présente et filme le tout pour la propagande. Ce seront d’ailleurs les toutes dernières images d’Hitler. Sur certains des plans, il apparaît avec son bras tremblant dans son dos (il souffre en effet de la maladie de Parkinson) alors qu’il serre la main d’un jeune garçon avec les ruines et les sifflements d’obus en toile de fond. Ensuite, il repart dans son bunker et y tient une réunion en présence de hauts dignitaires nazis : Göring, Joachim von Ribbentrop (ministre des Affaires étrangères), Karl Dönitz (chef de la Kriegsmarine), Albert Speer (ministre des Armements et de la Production de guerre), Wilhelm Keitel, (chef du haut commandement militaire allemand), ou encore Hans Krebs (chef d’état-major général de l’armée de terre). Hitler leur annonce « qu’il resterait à Berlin jusqu’à la dernière minute, et, à ce moment seulement, s’envolerait vers le sud »1. Il fait ensuite ses adieux – chaleureux – à Dönitz qui part organiser la résistance dans le nord du pays. A l’inverse, d’après les témoignages, Hitler est glacial avec Göring. Himmler, Ribbentrop et d’autres quittent les lieux en invoquant des prétextes divers, ce qui aurait selon l’aide de camp d’Hitler provoqué sa déception.

    Totalement déconnecté des réalités, Hitler ordonne ensuite au chef d’état-major général Krebs de faire lancer une contre-offensive à l’ouest de Berlin, menée par les 3e et 4e armées blindées, dépourvues pourtant de tout moyen offensif digne de ce nom.

    Hitler, lors de sa dernière apparition publique

    Hitler, lors de sa dernière apparition publique

    La folie des « offensives » chimériques

    Berlin fait l’objet d’intenses tirs d’artillerie lourde soviétique. Lors d’une conversation téléphonique, le général Karl Koller apprend à Hitler que la batterie soviétique est à 12km de Berlin, ce qui ébranle Hitler qui ne pensait pas les soviétiques aussi proches.

    Dans la nuit du 21 au 22 avril, il ordonne à Felix Steiner (commandant d’unités SS) une contre-attaque pour dégager Berlin. Il précise qu’il répond de l’exécution de cet ordre sur sa tête. Le 22 avril, Hitler apprend le refus de Steiner d’exécuter l’ordre parce qu’il n’a pas de troupes mobiles suffisantes. Il entre alors dans une crise de colère au cours de laquelle il déclare que la guerre est perdue, blâme et insulte les généraux. Selon Keitel et Jodl, avec lesquels le Führer s’est isolé, Hitler leur déclare : « J’abandonne, et c’est définitif. […] S’il faut vraiment négocier avec l’ennemi, ce qui est le cas à présent, alors Göring est le plus qualifié. Je livrerai le combat pour Berlin, et je le gagnerai, ou alors je serai tué dans Berlin »2.

    Plus tard dans la journée il apparaît revigoré, et se remet à ordonner une nouvelle contre-offensive chimérique : cette fois-ci ce sont aux 12ème et 9ème armées sous le commandement de Keitel de sauver la situation.

    Magda Goebbels rejoint le bunker avec ses six enfants (Helga, Hilde, Helmut, Holdine, Hedwig, Heidrun). Elle déclare qu’ils mourront ensemble plutôt que voir leur monde disparaître. Les enfants jouent, chantent pour Hitler, jouent avec Blondi, le berge allemand d’Hitler. Averti de la décision des époux Goebbels de tuer leurs enfants avant de se suicider, Hitler offre à Magda son insigne d’or du Parti nazi. Elle dit alors qu’il s’agissait du « plus grand honneur qu’une Allemande peut recevoir ». Il lui a été attribué car elle était, selon Hitler, « la plus grande mère du Reich ».

    Joseph et Magda Goebbels, accompagnés de leurs enfants. L'ainé, Harald Quandt, ici en uniforme militaire, est issu du premier mariage de Magda.

    Joseph et Magda Goebbels, accompagnés de leurs enfants. L’ainé, Harald Quandt, ici en uniforme militaire, est issu du premier mariage de Magda.

    La rupture avec Göring

    À l’aube, Berlin est désormais encerclée sur trois côtés par l’Armée rouge. Dans le bunker, l’atmosphère est lourde, saturée de fumée de cigarettes et de rumeurs. Albert Speer, ministre de l’Armement, parvient à rejoindre Berlin depuis Hambourg au prix d’un dangereux voyage. Il descend au bunker pour ce qui sera sa dernière conversation avec Hitler. Speer avoue qu’il a sciemment désobéi à son ordre de pratiquer la politique de la terre brûlée (le fameux Néronbefehl), refusant de détruire les infrastructures allemandes. Hitler écoute, impassible, et finit par lâcher cette phrase : « Si la guerre est perdue, la nation a montré qu’elle n’était pas digne de survivre ». Contre toute attente, il ne le fait pas exécuter, comme il l’avait pourtant promis pour toute désobéissance. Au contraire, il le laisse repartir, en lui serrant la main : un geste qui surprendra Speer toute sa vie. Speer quant à lui quittera le bunker après avoir eu un échange avec Eva Braun, pour aller visiter une dernière fois la Chancellerie qu’il avait construite pour Hitler.

    Hitler envisage d’exécuter le général Helmuth Weidling, alors à la tête du 56e corps de Panzer, pour avoir ordonné une retraite face à l’avancée soviétique. Mais, lorsque celui-ci se présente devant lui, il le nomme commandant de la zone de défense de Berlin…

    Dans la soirée, un télégramme arrive du quartier général de Göring, réfugié en Bavière. Il rappelle à Hitler le décret de 1941 le désignant comme son successeur et demande donc s’il doit assumer les pouvoirs du Reich, estimant que le Führer est dans l’impossibilité de gouverner. Martin Bormann, qui contrôle l’accès à Hitler dans le bunker, présente la chose comme une manœuvre de coup d’État. Hitler, effondré puis furieux, considère cela comme une trahison ; la rupture entre lui et Göring devient officielle. Il dicte sur-le-champ un ordre d’arrestation de Göring, et fait retirer toutes ses charges.

    Péripéties aériennes

    Le 25 avril, lors d’une conférence de situation, Hitler passe de la folie des grandeurs au délire obsessionnel, et affirme que des divergences entre les Alliés vont apparaître, ce qui constituerait un tournant s’il défait l’Armée rouge à Berlin : « Alors les autres finiront peut-être par être convaincus qu’une seule entité possède la capacité de contenir le colosse bolchevique : moi, et le parti, et l’État allemand actuel »3.

    Le 26 avril, le général Robert Ritter von Greim (dernier Feldmarschall nommé) et Hanna Reitsch, pilote d’essai réputée et également sa maîtresse, effectuent un vol très risqué pour atteindre Berlin sur ordre d’Hitler — ils atterrissent dans la ville assiégée. Von Greim, blessé à la jambe par un tir de DCA, est présenté à Hitler et nommé dans la foulée commandant en chef de la Luftwaffe en remplacement de Göring. Il charge le duo d’une mission, là encore, chimérique : repartir de Berlin pour organiser depuis l’extérieur des frappes aériennes. Von Greim quittera Berlin le 28 avril, toujours accompagné de sa maîtresse, et réussira à s’envoler du Tiergarten à la surprise des Russes tous proches.

    Hitler reçoit le général Helmuth Weidling, commandant désigné de la défense de Berlin. Weidling, homme pragmatique, lui expose la situation : les munitions s’épuisent, les lignes sont disloquées, et il ne reste que quelques jours avant la chute.

    Hitler, d’abord furieux, l’accuse de pessimisme. Mais Weidling insiste sur la nécessité de négocier pour éviter un bain de sang inutile. Hitler refuse catégoriquement : il ordonne que Berlin soit défendue « jusqu’au dernier homme ». Il évoque encore des armées fantômes censées venir à la rescousse, notamment celle de Wenck, ce qui relève de l’illusion.

    La trahison d’Himmler

    Le 28 avril la BBC annonce que Heinrich Himmler a tenté de négocier une reddition séparée avec les Alliés via des canaux suédois (le comte Folke Bernadotte et d’autres médiateurs). Apprendre que Himmler, le chef de la SS, cherche à traiter avec l’ennemi équivaut pour Hitler à la plus grave des trahisons. Bormann, Goebbels et d’autres présentent cela comme une infidélité politique inexcusable ; Hitler, selon Hanna Reitsch, « se démenait comme un fou, son visage empourpré était presque méconnaissable ». Il donne l’ordre d’arrestation de Himmler et le fait démettre de ses fonctions.

    Le même 28 avril, Hermann Fegelein (représentant de Himmler auprès du Führer, et beau-frère d’Eva Braun — il avait en effet épousé Gretl Braun en 1944) est recherché sur ordre d’Hitler, et trouvé et arrêté près du Reichschancellery ; il avait tenté de fuir, trouvé en civil et saisi par les services du bunker. Les comptes rendus divergent sur les détails (ivresse, tentative d’évasion), mais les versions convergent sur un point : Fegelein est jugé sommairement pour désertion et trahison, puis exécuté. Selon plusieurs récits, il est jugé et exécuté dans la nuit du 28 au 29 ou tôt le 29 ; d’autres sources laissent une part d’incertitude sur l’heure exacte et le lieu.

    Plan du bunker d’Hitler

    • Fosse d’incinération
    • Sortie vers le jardin
    • Ventilation et tour de garde
    • Ventilation et tour de garde (en construction)
    • Prise d’air
    • Générateur et évacuation d’air conditionné
    • Mur du jardin de l’ancienne chancellerie
    • Plafond en béton armé de 3,43 m d’épaisseur
    • Escalier menant à la tour de garde
    • Vestiaire
    • Salle de conférence/salle des cartes
    • Chambre à coucher d’Hitler
    • Bureau d’Hitler
    • Salon d’Hitler
    • Chambre à coucher d’Eva Braun
    • Dressing/salle de bain
    • Toilettes
    • Salle des machines électriques
    • Couloir/salon
    • Salle de conférence
    • Chambre à coucher de Goebbels
    • Quartiers du médecin
    • Bureau de Goebbels et cabinet médical
    • Central téléphonique et bureau de Bormann
    • Générateur/système de ventilation
    • Portes anti-gaz
    • Hall/salon
    • Escaliers menant à l’avant-bunker
    • Dépôt
    • Appartements de la famille Goebbels
    • Cantine
    • Escaliers vers le ministère des Affaires étrangères
    • Salle de conférence/couloir
    • Cellier et cave à vin
    • Cuisine
    • Réservoirs d’eau
    • Chaufferie
    • Escaliers vers l’ancienne chancellerie du Reich
    • Tunnel vers la nouvelle chancellerie du Reich
    • Fosse d’incinération
    • Sortie vers le jardin
    • Ventilation et tour de garde
    • Ventilation et tour de garde (en construction)
    • Prise d’air
    • Générateur et évacuation d’air conditionné
    • Mur du jardin de l’ancienne chancellerie
    • Plafond en béton armé de 3,43 m d’épaisseur
    • Escalier menant à la tour de garde
    • Vestiaire
    • Salle de conférence/salle des cartes
    • Chambre à coucher d’Hitler
    • Bureau d’Hitler
    • Salon d’Hitler
    • Chambre à coucher d’Eva Braun
    • Dressing/salle de bain
    • Toilettes
    • Salle des machines électriques
    • Couloir/salon
    • Salle de conférence
    • Chambre à coucher de Goebbels
    • Quartiers du médecin
    • Bureau de Goebbels et cabinet médical
    • Central téléphonique et bureau de Bormann
    • Générateur/système de ventilation
    • Portes anti-gaz
    • Hall/salon
    • Escaliers menant à l’avant-bunker
    • Dépôt
    • Appartements de la famille Goebbels
    • Cantine
    • Escaliers vers le ministère des Affaires étrangères
    • Salle de conférence/couloir
    • Cellier et cave à vin
    • Cuisine
    • Réservoirs d’eau
    • Chaufferie
    • Escaliers vers l’ancienne chancellerie du Reich
    • Tunnel vers la nouvelle chancellerie du Reich

    Les dernières heures

    Le 29 avril est une journée cruciale et dense en événements symboliques : peu après minuit (dans la nuit du 28 au 29) Adolf Hitler épouse Eva Braun lors d’une courte cérémonie civile dans le bunker. Les témoins sont Joseph Goebbels et Martin Bormann. La « noce » est modeste et est suivie d’un petit déjeuner nuptial auquel participent le couple Goebbels, Gerda Christian et Traudl Junge (secrétaires d’Hitler). Hitler s’isole peu après avec cette dernière et lui dicte ses testaments politique et personnel. il nomme Karl Dönitz comme président du Reich et Joseph Goebbels comme chancelier, et écarte Göring et Himmler pour cause de « trahison ».

    « Moi et ma femme choisissons la mort pour échapper à la honte de la déposition ou de la capitulation. Notre désir est d’être brûlés immédiatement sur les lieux où j’ai fourni la plus grande partie de mon travail quotidien pendant les douze années passées au service de mon peuple »

    Dans la matinée, Hitler apprend la mort de Mussolini, exécuté par les partisans italiens, et dont la dépouille a été exposée et profanée par la foule. Cette information le conforte dans sa volonté de se suicider et que son corps soit brûlé afin de ne pouvoir être exhibé par les Russes.

    De plus en plus méfiant, surtout depuis la trahison d’Himmler, Hitler fait tester les capsules de cyanure remises par Himmler. Le médecin SS Werner Haase (ou un autre médecin du bunker selon les versions) administre une capsule de cyanure à Blondi, le chien d’Hitler ; l’animal meurt instantanément. Ce test vise à s’assurer que la méthode envisagée pour priver Eva Hitler et lui-même de la capture fonctionnera. Plusieurs témoins rapportent l’état de stupeur d’Hitler devant la dépouille.

    Le 30 avril 1945, contrairement à ses habitudes, Hitler se lève tôt, vers six heures du matin, et convoque une réunion. Au cours de celle-ci, il reçoit de multiples informations qui laissent présager de la défaite imminente du Reich : Keitel confirme qu’aucune force ne peut venir au secours de Berlin ; Wilhelm Mohnke estime que les forces défendant la chancellerie ne peuvent plus résister qu’au maximum pendant deux jours et Helmuth Weidling déclare que, faute de munitions, les combats doivent cesser la nuit suivante et sollicite à nouveau l’autorisation de tenter une percée. Hitler refuse.

    En fin de matinée, il donne à son aide de camp, Otto Günsche, des instructions précises pour l’incinération de son corps et de celui d’Eva Braun : il lui ordonne de procéder à cette opération avec les bidons d’essence rassemblés la veille et sur son ordre par son chauffeur, Erich Kempka. Hitler déjeune ensuite, avec ses deux secrétaires, ainsi que sa diététicienne Constanze Manziarly. Après le repas, Hitler rejoint Eva Braun dans sa chambre, puis le couple fait ses adieux aux proches rassemblés par Günsche, parmi lesquels les secrétaires de Hitler, les généraux Krebs et Burgdorf, Bormann et Goebbels, sans son épouse, sous le choc. « Il sort très lentement de sa chambre, plus courbé que jamais […] et tend la main à chacun. Je sens sa main droite chaude dans la mienne, il me regarde mais il ne voit pas. Il semble être très loin »4.

    Vers 14H30, Adolf et Eva Hitler se retirent dans leurs quartiers. Le niveau inférieur du bunker est évacué. Vers 15 h 15, Heinz Linge (valet de chambre du Führer), accompagné de Günsche, Goebbels et Bormann, pénètre dans le salon de Hitler et y découvrent les deux cadavres.

    Selon les témoignages et les analyses historiques recoupés par l’historien allemand Joachim Fest, Hitler est assis sur le canapé, tassé sur lui-même, la tête légèrement penchée en avant et les yeux ouverts ; sur sa tempe droite, il y a un trou qui laisse échapper un filet de sang ; et le mur derrière lui est taché de sang. Eva Braun gît à ses côtés sur le canapé, les jambes repliées sous elle, les lèvres serrées et bleuâtres, exhalant une odeur d’amande amère.

    Conformément aux dernières instructions d’Hitler, les corps sont transportés à la sortie du bunker, posés dans un cratère ou une zone dégagée du jardin de la Chancellerie, arrosés d’essence et partiellement brûlés par un groupe restreint (Günsche, Linge, quelques aides). La combustion est incomplète et les Soviétiques diront plus tard avoir récupéré des fragments dentaires et des restes calcinés. La confirmation médico-légale ultérieure reposera surtout sur l’identification dentaire.

    Après le suicide…

    Le 1er mai 1945, peu avant quatre heures du matin, au cours des négociations pour la reddition des forces défendant Berlin, le général Krebs informe le général russe Vassili Tchouïkov, commandant des forces de l’Armée rouge engagées dans la bataille de Berlin, du suicide du Führer. La population allemande est avertie de la mort de Hitler par un communiqué diffusé à 22 h 26, qui date la mort du jour même, et non de la veille, et affirme qu’il est mort au combat.

    Dans l’après-midi, Joseph et Magda Goebbels font assassiner leurs six enfants par le docteur Ludwig Stumpfegger, puis se suicident et se font incinérer dans les jardins de la chancellerie. Au cours de la nuit, les généraux Krebs et Burgdorf, complètement ivres, se suicident également en se tirant une balle dans la tête. Les autres occupants du bunker prennent la fuite par groupes plus ou moins importants et organisés et connaissent des sorts divers.

    • Heinrich Himmler

      Capturé par les Britanniques le 23 mai 1945, il se suicide par ingestion de cyanure avant tout interrogatoire.

    • Hermann Göring

      Condamné à mort à Nuremberg mais se suicide au cyanure la veille de son exécution en 1946.

    • Albert Speer

      Jugé à Nuremberg, condamné à 20 ans de prison, il est libéré en 1966, il devient écrivain et meurt en 1981.

    • Martin Bormann

      Disparu dans la nuit du 1er au 2 mai 1945 en tentant de fuir Berlin ; son corps n’est identifié que dans les années 1970 grâce à l’ADN.

    • Felix Steiner

      Fait prisonnier par les Britanniques, libéré en 1948, meurt en Allemagne en 1966.

    • Wilhelm Keitel

      Condamné à mort à Nuremberg et pendu le 16 octobre 1946.

    • Alfred Jodl

      Condamné à mort à Nuremberg et pendu le 16 octobre 1946, inhumé anonymement.

    • Helmuth Weidling

      Commandant de la défense de Berlin, capturé par les Soviétiques, meurt en détention à Moscou en 1955.

    • Ritter von Greim

      Arrêté par les Américains, il se suicide le 24 mai 1945 par ingestion de cyanure.

    • Hanna Reitsch

      Pilote d’essai, capturée par les Américains, libérée, poursuit sa carrière aéronautique et meurt en 1979.

    • Wilhelm Mohnke

      Général SS, capturé par les Soviétiques, détenu jusqu’en 1955, vit ensuite en Allemagne de l’Ouest jusqu’à sa mort en 2001.

    • Gerda Christian

      Secrétaire d’Hitler, capturée par les Soviétiques, libérée en 1946, mène ensuite une vie discrète jusqu’à sa mort en 1997.

    • Traudl Junge

      Secrétaire personnelle d’Hitler, capturée par les Soviétiques puis par les Américains, libérée, meurt en 2002.

    • Otto Günsche

      Aide de camp d’Hitler, capturé par les Soviétiques, détenu jusqu’en 1956, mène ensuite une vie discrète en RFA.

    • Constanze Manziarly

      Diététicienne d’Hitler, disparaît en mai 1945 en tentant de fuir Berlin, probablement tuée par des soldats soviétiques.

    • Heinz Linge

      Valet de chambre d’Hitler, capturé par les Soviétiques, libéré en 1955, publie ses mémoires et meurt en 1980.

    1 Antony Beevor, La chute de Berlin
    2 François Kersaudy, Hermann Goering
    3 Joachim Fest, Les derniers jours de Hitler
    4 Traudl Junge, Dans la tanière du loup

    Une guerre,

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    Le débarquement en Normandie

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    Le débarquement en Normandie

    Une décision stratégique au cœur d’un conflit mondial

    Dès 1942, alors que l’Allemagne nazie domine encore le continent européen et que l’Union soviétique encaisse l’essentiel du choc sur le front de l’Est, la nécessité d’ouvrir un second front en Europe de l’Ouest devient une évidence pour les Alliés. Joseph Staline, qui lutte pied à pied contre la Wehrmacht depuis l’invasion allemande de l’URSS en 1941, réclame avec insistance l’ouverture d’un second front en Europe de l’Ouest pour soulager la pression sur l’Armée rouge. À Londres, Winston Churchill temporise. S’il est peut-être encore marqué par l’échec de l’expédition des Dardanelles pendant la Première Guerre mondiale, ses réticences tiennent surtout à la prudence stratégique et aux immenses risques d’un débarquement prématuré en France. Il privilégie une approche périphérique, en concentrant les efforts sur l’Afrique du Nord, puis sur la Sicile et l’Italie. De leur côté, les généraux américains, notamment George Marshall, plaident pour une attaque directe en France dès que possible. Mais Churchill réussit à convaincre Roosevelt de commencer par la Méditerranée. Il faudra donc attendre 1944 pour que les conditions politiques, militaires, logistiques et météorologiques permettent enfin l’ouverture du second front tant attendu par l’URSS.

    Pourquoi la Normandie ?

    Plusieurs options sont longuement étudiées par le haut commandement allié pour l’ouverture d’un second front en Europe de l’Ouest. Le Pas-de-Calais, situé à seulement 40 km des côtes anglaises entre Douvres et Calais, apparaît comme le choix le plus évident : c’est le point le plus proche entre la Grande-Bretagne et la France, ce qui permettrait un débarquement plus rapide, et faciliterait ensuite le ravitaillement des armées. Mais c’est également ce que pensent les Allemands. Anticipant une attaque dans ce secteur, Hitler et son état-major y concentrent des défenses massives : bunkers en béton armé, batteries d’artillerie lourde, champs de mines, obstacles antichars… Le Mur de l’Atlantique — c’est le nom donné à ce réseau de fortifications qui s’étend du sud de la France jusqu’en Norvège — y atteint ici son apogée. Un débarquement dans le Pas-de-Calais serait donc particulièrement périlleux, et coûterait un prix exorbitant en vies humaines et en matériel.

    Les Alliés décideront d’ailleurs d’exploiter cette certitude allemande à leur avantage, en menant une vaste opération d’intoxication stratégique — nous y reviendrons plus tard.

    Le Maréchal Rommel, en train de visiter le Mur de l'Atlantique.

    Le Maréchal Rommel, en train de visiter le Mur de l’Atlantique.

    La Normandie, plus à l’ouest, présente quant à elle plusieurs atouts majeurs. Elle offre un front plus étendu, avec des plages relativement plates, profondes et sablonneuses, propices à un débarquement amphibie. Le Mur de l’Atlantique y est moins développé : les défenses sont plus légères, les fortifications inachevées, et les unités en garnison, moins expérimentées. Par ailleurs, la Normandie est bien située pour atteindre des objectifs stratégiques décisifs. En coupant rapidement la péninsule du Cotentin, les Alliés pourront s’emparer du port en eau profonde de Cherbourg, indispensable pour faire transiter des milliers de tonnes de ravitaillement, d’hommes et de matériel. Depuis la Normandie, les troupes pourront aussi progresser vers la Seine, puis Paris, ouvrant ainsi la voie à la libération de la France et à l’invasion du Reich. Enfin, la Normandie reste suffisamment proche de l’Angleterre : les avions alliés disposeront donc d’une autonomie suffisante pour mener les opérations de bombardement nécessaires.

    Une opération d’une minutie exceptionnelle

    Le Débarquement de Normandie est sans doute l’une des opérations militaires les plus complexes jamais entreprises. Dès 1943, alors que la décision d’ouvrir un second front à l’Ouest se précise, les Alliés entament une phase de préparation titanesque. Tout doit être pensé, planifié, simulé. Les enjeux sont tels que la moindre erreur pourrait faire échouer l’opération et coûter des dizaines de milliers de vies. Pour cette raison, les préparatifs vont impliquer des milliers de personnes, mobiliser des ressources industrielles colossales, et donner lieu à des opérations secrètes spectaculaires.

    Une connaissance intime des plages normandes

    Parmi les aspects les plus insolites — et révélateurs de la minutie alliée — figure l’analyse du sable des plages de Normandie. Débarquer des dizaines de milliers d’hommes, de chars, de véhicules et d’équipements nécessite des plages à la topographie spécifique, mais aussi à la texture bien particulière. Un sol trop meuble risquerait de faire s’enliser les véhicules, ou de rendre impossible la construction d’infrastructures temporaires.

    Pour vérifier que les plages choisies pourraient supporter le passage de blindés et de camions, des commandos britanniques du Special Operations Executive (SOE), parfois accompagnés de membres du Special Air Service (SAS), furent infiltrés en territoire occupé, souvent en pleine nuit à l’aide de sous-marins miniatures, afin de prélever discrètement des échantillons de sable sur les plages normandes. Ces prélèvements furent ensuite analysés en laboratoire pour évaluer la granulométrie, la portance et la stabilité du sol. Ces analyses se révélèrent cruciales pour confirmer la faisabilité du débarquement sur les plages choisies.

    Maquettes, photographies, simulations

    Au-delà de cette mission quasi-archéologique, les Alliés mènent un travail de renseignement intensif. Des avions de reconnaissance survolent régulièrement les côtes normandes à haute altitude pour prendre des photographies aériennes ultra-détaillées. Grâce à ces clichés, des ingénieurs et des architectes construisent des maquettes à l’échelle des plages et des villages environnants, parfois en taille réelle, que les soldats utilisent pour s’entraîner à l’assaut comme dans un décor de théâtre.

    Des plans du réseau routier normand sont étudiés en détail pour planifier les mouvements après le débarquement. On recrute même des français ayant vécu dans la région pour fournir des informations précieuses sur le terrain, les chemins creux, les bocages, ou les positions possibles des troupes allemandes.

    La ménagerie du général Hobart

    L’un des apports les plus singuliers du Débarquement fut l’usage des véhicules spécialisés de la 79e division blindée britannique, connus sous le nom de « Hobart’s Funnies », du nom de leur concepteur, le général Percy Hobart. Conçus pour surmonter les obstacles redoutables du Mur de l’Atlantique, ces blindés expérimentaux comprenaient des chars lance-flammes pour neutraliser les bunkers, des chars de déminage équipés de fléaux rotatifs pour faire exploser les mines, des bulldozers blindés pour dégager les obstacles, des chars poseurs de ponts, ou encore des véhicules déroulant des tapis renforcés afin de permettre aux autres engins de circuler sur des terrains meubles. D’abord moqués pour leur apparence étrange, ces véhicules jouèrent un rôle décisif dans la réussite du Débarquement sur les plages britanniques et canadiennes, notamment à Gold et Sword. Leur efficacité contraste avec les pertes subies sur Omaha Beach, où les forces américaines, plus réticentes, n’en firent pas usage.

    • Char lance-flammes

      Char lance-flammes

    • Char fléaux

      Char fléaux

    • Char bobine

      Char bobine

    Des entraînements grandeur nature

    Les soldats, quant à eux, s’entraînent sans relâche. En Écosse, au pays de Galles ou encore sur les côtes du sud de l’Angleterre, des simulations de débarquement sont effectuées dans des conditions aussi proches que possible de la réalité. Ces manœuvres impliquent des navires de guerre, des péniches de débarquement, des chars amphibies et des avions de transport. On teste les timings, les procédures, la coordination entre les unités navales, aériennes et terrestres.

    Parmi ces exercices, l’opération Tiger, en avril 1944, est tristement célèbre. Elle consistait en une répétition générale du débarquement sur une plage du Devon censée reproduire Omaha Beach. Mais le convoi allié fut attaqué par des vedettes rapides allemandes, causant la mort de près de 750 soldats américains. Cette tragédie, longtemps tenue secrète, poussa les Alliés à renforcer encore la sécurité et les procédures de communication pour le jour J.

    L’opération Bodyguard : tromper l’ennemi

    Les Alliés savent que le succès du débarquement dépendra en grande partie de l’effet de surprise. Pour tromper l’ennemi et masquer la véritable destination de l’assaut, ils élaborent une gigantesque opération d’intoxication stratégique : l’opération Bodyguard.

    Son volet principal, baptisé Fortitude, vise à faire croire aux Allemands que le véritable débarquement aura lieu dans le Pas-de-Calais, et que celui en Normandie ne serait qu’une diversion. En entretenant cette illusion, les Alliés espèrent contraindre Hitler à maintenir ses forces principales dans le nord de la France, loin des plages réellement visées.

    L’opération est menée avec une minutie impressionnante. Une armée fantôme est créée de toutes pièces dans le sud-est de l’Angleterre, juste en face de Calais. Baptisée First U.S. Army Group (FUSAG), elle est placée sous le commandement du célèbre général George S. Patton, momentanément écarté du front après un scandale lié à son comportement en Italie. Aux yeux des Allemands, sa présence donne une crédibilité énorme à la menace sur Calais, d’autant plus que Patton est considéré par les Nazis comme étant le meilleur général Allié.

    Dans les champs, les Alliés installent de faux chars (en carton ou gonflables), des maquettes d’avions, de faux dépôts de munitions, et poussent le détail jusqu’à laisser des traces de chenilles de blindés dans la boue. De fausses communications radio sont diffusées en continu pour simuler l’activité d’une armée en mouvement. Les avions de reconnaissance allemands, survolant la région, confirment ce qu’ils croient voir : une armée colossale se concentre en face de Calais et est prête à traverser la Manche…

    • Des chars gonflables

      Des chars gonflables

    • Maquette d'avion

      Maquette d’avion

    • Fausses péniches de débarquement

      Fausses péniches de débarquement

    Enfin, les Britanniques exploitent leur réseau d’agents doubles, dont les célèbres Juan Pujol (“Garbo”) et Dusko Popov, pour relayer de fausses informations directement au service de renseignement allemand, déjà affaibli et désorganisé.

    Le résultat dépasse toutes les espérances : Hitler et son état-major sont totalement dupés. Même après le débarquement du 6 juin, ils restent convaincus qu’il ne s’agit que d’une manœuvre de diversion et attendent encore, des semaines durant, un assaut principal sur le Pas-de-Calais. Une erreur stratégique qui va coûter très cher à la Wehrmacht !

    Le choix du 6 juin

    Fixer la date du débarquement est une opération d’une complexité extrême, et aucun paramètre n’est laissé au hasard. Plusieurs conditions précises — et parfois contradictoires — doivent être réunies dans un laps de temps très court.

    Tout commence dans la nuit précédant l’assaut. Les parachutistes alliés, largués derrière les lignes ennemies, doivent intervenir dans l’obscurité totale afin de ne pas être repérés : il ne faut pas de lune. Mais les bombardiers stratégiques, qui interviennent plus tard, ont besoin eux de la lumière de la lune pour repérer leurs objectifs avec précision. Il faut donc une pleine lune… qui se lève tard dans la nuit, afin de satisfaire les deux exigences.

    Vient ensuite le paramètre de la marée. Le débarquement doit avoir lieu au petit matin. Une marée trop haute risquerait de faire s’écraser les barges sur les obstacles installés sur les plages par les Allemands. A l’inverse, une marée trop basse obligerait les troupes à traverser à découvert des centaines de mètres de plage sous les tirs des mitrailleuses. La solution retenue est donc une marée montante, atteignant sa mi-hauteur à l’aube.

    Résumons : une pleine lune tardive, et une marée montante à mi-hauteur au lever du jour. Ce délicat alignement des astres ne se produit que quelques jours par mois. En juin 1944, ces conditions idéales ne sont réunies que du 5 au 7 juin.

    Le débarquement est initialement fixé au 5 juin, mais une violente tempête s’abat sur la Manche. Eisenhower, après avoir consulté ses météorologues et ses généraux, prend alors une décision cruciale dans la nuit du 4 au 5 juin : reporter le débarquement au 6 juin. C’est le dernier créneau possible avant plusieurs semaines. Si l’opération est à nouveau repoussée, il faudra tout recommencer — au risque de trahir l’effet de surprise. L’ordre est donné. Les hommes embarquent, les navires lèvent l’ancre. Les parachutistes montent dans leurs avions. 

    Depuis Londres, les services secrets britanniques et le Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) du général de Gaulle coordonnent l’Armée secrète, les maquis et les réseaux de sabotage à travers la France occupée. Le plan prévoit que, au moment de l’assaut, ces groupes multiplient les attaques contre les lignes ferroviaires, les dépôts de carburant, les communications et les troupes allemandes, afin de ralentir leur acheminement vers la Normandie.

    Pour déclencher ces actions coordonnées, les Alliés utilisent un système de messages codés diffusés à la radio. Le 5 juin 1944 au soir, la BBC, depuis Londres, prononce à deux reprises une phrase anodine, mais lourdement chargée de sens pour les résistants :

    « Les sanglots longs des violons de l’automne… »
    Ce premier vers du poème de Verlaine, déjà connu des réseaux, est le signal d’alerte. Peu après, la seconde partie du message retentit :
    « … blessent mon cœur d’une langueur monotone. »
    C’est le signal de déclenchement : l’heure de l’action est venue.

    Dès la nuit du 5 au 6 juin, les maquisards sabotent les voies ferrées, font sauter des ponts, coupent des lignes téléphoniques. Dans certaines régions, notamment dans le Centre, le Vercors et la Bretagne, ils engagent même des combats ouverts contre des garnisons allemandes. Ces actions ne paralysent pas complètement la Wehrmacht, mais elles désorganisent son réseau logistique et contribuent à retarder l’arrivée de renforts en Normandie.

    En Normandie même, des groupes locaux guident les parachutistes égarés, cachent des soldats alliés et renseignent sur les positions allemandes. L’impact direct sur le Débarquement est difficile à quantifier, mais pour les combattants alliés, savoir que l’ennemi est aussi harcelé dans son dos est un atout psychologique considérable.

    Carte des opérations du débarquement en Normandie. Les zones en jaune représentent l’avancée des troupes Alliées au soir du 6 juin.

    Le jour le plus long…

    Le débarquement mobilise une armée titanesque : plus de 156 000 soldats alliés, répartis entre Américains, Britanniques, Canadiens, Français Libres, appuyés par 5 000 navires de toutes tailles, 11 000 avions, des milliers de véhicules et des divisions entières de parachutistes. Et le déroulé de cette opération ne doit là non plus rien au hasard.

    Vers une heure du matin, les premiers parachutistes américains des 82e et 101e divisions aéroportées sont largués à l’ouest de la zone de débarquement. Ils doivent sécuriser les routes, les ponts et les villages afin d’empêcher les contre-attaques allemandes venant de l’intérieur des terres, notamment depuis Carentan, Sainte-Mère-Église ou Saint-Côme-du-Mont. Mais les conditions météorologiques, l’obscurité, la DCA allemande et les erreurs de navigation dispersent de nombreux groupes. Certains se retrouvent loin de leur objectif initial, d’autres sont tués dès leur arrivée. Malgré ces difficultés, des éléments isolés parviennent à semer la confusion dans les lignes allemandes et à tenir des positions clés.

    Simultanément, à l’est, les parachutistes britanniques de la 6e division aéroportée sont largués près de l’Orne et du canal de Caen, avec pour mission de sécuriser le flanc gauche du débarquement. Leur premier objectif : prendre intact les ponts sur l’Orne, dont le désormais célèbre Pegasus Bridge. Là encore, malgré une dispersion des troupes et de lourdes pertes, les objectifs sont atteints.

    Aux premières lueurs du jour, vers 5H45, la flotte alliée se dévoile : près de 5 000 navires de toutes tailles, des destroyers aux péniches de débarquement, composent cette armada colossale venue depuis l’Angleterre. Les côtes normandes sont martelées par un intense bombardement naval et aérien visant à affaiblir les défenses allemandes du Mur de l’Atlantique. Toutefois, l’efficacité de ces bombardements est inégale : si certaines positions sont neutralisées, d’autres, notamment à Omaha Beach, restent intactes.

    Le débarquement amphibie commence alors sur cinq secteurs répartis le long de la côte normande. À l’extrême ouest, les troupes américaines prennent pied sur Utah Beach, dans le Cotentin. Grâce à une erreur de navigation, elles débarquent légèrement au sud de la zone prévue, sur une portion de plage moins bien défendue. Ce coup du sort leur est favorable : les pertes sont légères, et les troupes

    Les ports artificiels : une prouesse logistique décisive

    Le succès du Débarquement ne repose pas seulement sur l’assaut réussi des plages. Il dépend aussi, et peut-être surtout, de la capacité des Alliés à acheminer et soutenir un nombre colossal d’hommes, de véhicules, de munitions, de carburant et de ravitaillement dès les premières heures suivant l’assaut. Or, les ports français, comme Cherbourg ou Le Havre, sont aux mains des Allemands, et ils sont tous puissamment défendus ou minés. Il est impensable d’y accoster avant des semaines. Les Alliés ont donc besoin d’un port… qu’ils vont fabriquer de toutes pièces.

    C’est ainsi que naît l’idée audacieuse des Mulberries : deux ports artificiels démontables, transportables et assemblés directement sur les plages une fois la tête de pont établie. Des centaines de morceaux préfabriqués — quais flottants, digues, jetées, routes flottantes, plateformes de débarquement — sont construits en Grande-Bretagne, puis remorqués à travers la Manche, comme des pièces de Lego géants, avant d’être assemblés au large d’Arromanches (Gold Beach) pour les Britanniques, et de Saint-Laurent-sur-Mer (Omaha Beach) pour les Américains.

    • Mulberry d'Arromanches en septembre 1944

      Mulberry d’Arromanches en septembre 1944

    • Mulburry de Saint-Laurent-en-Normandie

      Mulburry de Saint-Laurent-en-Normandie

    • Mulburry à Arromanches

      Mulburry à Arromanches

    Le montage de ces structures débute dès le 7 juin. Les ports sont pleinement opérationnels en moins de deux semaines. Chaque port comprend une digue flottante en forme de croissant, faite de grands blocs en béton coulés (les caissons Phoenix), et des routes flottantes longues de plusieurs kilomètres qui relient la mer au rivage, sur lesquelles les véhicules et les hommes peuvent débarquer en continu, même sans port naturel.

    Malheureusement la météo ne fait pas de cadeau. Entre le 19 et le 22 juin, une tempête d’une rare violence s’abat sur la Manche. Le port américain d’Omaha est irrémédiablement détruit. Seul le port britannique d’Arromanches résiste et devient alors la seule grande porte logistique vers le continent pendant plusieurs semaines. Grâce à lui, les Alliés peuvent débarquer plus de 9 000 tonnes de matériel par jour, y compris des chars, des camions, des canons, des vivres et des renforts.

    Ces ports artificiels, qui relevaient de la science-fiction quelques mois plus tôt, sont une véritable prouesse d’ingénierie militaire. Leur rôle est souvent méconnu, mais sans eux, le Débarquement n’aurait pu être soutenu, et l’invasion aurait très probablement échoué ou été ralenti au point de permettre aux Allemands de se réorganiser. Arromanches restera opérationnel jusqu’en novembre 1944, date à laquelle les Alliés peuvent enfin utiliser les ports libérés de la Manche.

    Une guerre,

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    Erwin Rommel

    Un officier brillant au service de l’Allemagne

    Erwin Johannes Eugen Rommel naît le 15 novembre 1891 à Heidenheim, dans le royaume de Wurtemberg. Issu d’une famille bourgeoise, il entre très jeune à l’Académie militaire, montrant dès le départ un tempérament vif, curieux et passionné par la tactique.

    Engagé durant la Première Guerre mondiale, Rommel se distingue par son courage et son ingéniosité sur le champ de bataille, gagnant plusieurs décorations dont la prestigieuse Croix de Fer. Ses succès dans les combats de tranchées, ses capacités de commandement ainsi que sa capacité à s’adapter aux circonstances difficiles le font rapidement remarquer.

    L’entre-deux-guerres : un soldat fidèle et discret

    Entre les deux conflits, Rommel poursuit sa carrière dans une armée allemande limitée par le traité de Versailles. Il se forme aux nouvelles doctrines militaires, notamment la guerre de mouvement et la tactique blindée, tout en enseignant à l’École de guerre.

    Il publie en 1937 un manuel influent, « Attaque », qui montre son intérêt pour l’offensive rapide, la surprise et la manœuvre. S’il reste un officier loyal au régime nazi, il ne se mêle pas ouvertement de politique, se concentrant sur sa mission militaire. Il séduit rapidement Hitler, qui apprécie son style direct, son patriotisme sincère et sa loyauté. En 1940, Rommel est propulsé à la tête de la 7e Panzerdivision, avec laquelle il mène une avancée spectaculaire à travers la France, surnommée la « division fantôme » tant sa progression est rapide et imprévisible.

    Le « Renard du désert » : maître de la guerre en Afrique

    En février 1941, Hitler l’envoie en Afrique du Nord pour porter secours à l’armée italienne en difficulté. Rommel prend le commandement de l’Afrikakorps, et mène dès le printemps une série de offensives fulgurantes contre les Britanniques. Sa connaissance du terrain, son utilisation habile des chars, son audace constante lui valent le surnom de « Renard du désert ».

    Rommel en Afrique du nord

    Il remporte des succès éclatants à Tobrouk et Gazala, faisant prisonniers des milliers de soldats, menaçant même l’Égypte. Son prestige grandit en Allemagne et même chez ses ennemis : les Britanniques eux-mêmes louent sa bravoure et son respect des lois de la guerre.

    Mais derrière les exploits se cachent des faiblesses structurelles. Rommel commande avec très peu de soutien logistique, sans contrôle sur les ravitaillements — souvent insuffisants ou interceptés. Sa stratégie d’offensive permanente, bien que spectaculaire, use ses forces, les éloigne de leurs bases, et les rend dépendantes de lignes d’approvisionnement vulnérables.

    En 1942, il lance une ultime tentative vers l’Égypte. Mais à El Alamein, en octobre, il fait face à une armée britannique supérieure en nombre, en matériel et désormais commandée par Bernard Montgomery. L’affrontement tourne au désastre : Rommel est repoussé, puis obligé de battre en retraite à travers toute la Libye.

    Il demande des renforts à Hitler, avertit de l’impasse, mais le Führer refuse toute retraite et ordonne de tenir coûte que coûte. Rommel, réaliste, voit bien que la guerre en Afrique est perdue. En mars 1943, malade et désabusé, il quitte le commandement du front africain. Quelques mois plus tard, l’Axe capitule en Tunisie.

    La campagne de Normandie et le déclin

    En 1944, Rommel est chargé de superviser le mur de l’Atlantique, notamment en Normandie. Il constate rapidement que les défenses sont insuffisantes, les moyens dispersés, les ordres incohérents. Il plaide pour une stratégie défensive mobile, mais se heurte à Hitler et à l’état-major.

    Erwin Rommel -1944
    Library of Congress, Washington, D.C.

    Le 6 juin 1944, le Débarquement allié a lieu. Rommel tente d’organiser la résistance, mais les divisions blindées sont tenues en réserve par Hitler, et les Alliés parviennent à s’implanter solidement. Il est blessé gravement lors d’un bombardement aérien le 17 juillet 1944.

    L’opposant au régime et la fin tragique

    Dans le même temps, Rommel s’éloigne du nazisme, écœuré par la guerre totale, les exécutions sommaires, et le fanatisme du Führer. Il est approché par les conjurés de l’attentat du 20 juillet 1944, sans y prendre une part active, mais sans les dénoncer non plus. Pour beaucoup, il incarne l’officier patriote, non idéologue, prêt à sauver l’Allemagne d’une destruction totale.

    Après l’échec de l’attentat contre Hitler, les SS enquêtent. Rommel est compromis. Plutôt que de le faire exécuter publiquement, Hitler lui offre le choix : un suicide discret, avec la promesse de préserver sa famille, ou un procès pour haute trahison. Le 14 octobre 1944, Rommel avale une capsule de cyanure dans sa maison de Herrlingen.